Rutcèle, dans son bain, se moque. Ses jolis petits pieds délicats et fins frappent l'eau. Des vagues déferlent sur le plancher. Rutcèle rit. Ce n'est pas sa maison. Cette salle de bain appartient à ses patrons. Rutcèle rit parce qu'elle est insouciante.
- Rutcèle! Faites attention! dit souvent Mme Grenier.
- Oui, madame, répond Rutcèle de sa voix indifférente.
Puis, en se dandinant, en se déhanchant devant Mme Grenier, Rutcèle quitte la salle à manger, les bras chargés de plats défaits, presque pleins.
Un jour, Rutcèle s'est fatiguée. Elle est partie. On a essayé de la retenir. Elle était bonne servante.
- C'est harassant Rutcèle d'essayer de te saisir. J'ai voulu te dépeindre dans ce milieu, puis tu es partie. Je ne réussis pas à te ramener. Pourquoi?
- Je suis libre. Oui. Alors? ... Suis-moi si tu en as envie. Moi, je m'en moque.
C'est toujours comme ça avec elle. Je la trouve quelque part et elle m'échappe aussitôt. J'essaie de la contraindre à demeurer dans un milieu précis, bien déterminé. Elle s'enfuit comme si elle avait peur que je la découvre.
- Rutcèle, où t'en vas-tu maintenant?
- Je ne sais pas... Je pense que je vais aller magasiner. Et puis non... je ne sais vraiment pas.
- Rutcèle, tu me poses certains problèmes.
- Oui... Lesquels?
- Tiens, voilà que tu t'intéresses à moi maintenant. Tu deviens bien gentille tout à coup. Enfin! Tu veux connaitre mes problèmes?
- J'aimerais beaucoup.
- Tu aimerais, mais tu ne m'aides pas beaucoup. Tu t'enfuis toujours. Écoute, je voulais te peindre telle que tu es. Tiens, tout à l'heure, tu étais chez les Grenier. Je commençais à décrire ce que tu faisais, ton travail et ainsi de suite. Et puis, tu es partie. J'ai dû m'arrêter. C'est déplaisant à la fin!
- Bon, je veux bien t'aider... Alors? Où étais-je?
- Dans ton bain.
- Dans mon bain! (grimace indignée et feinte) Tu es indiscret!
Rutcèle, dans son bain, joue avec ses petits pieds. Ils s'agitent ces petits monstres, sur les rebords de la baignoire. Lentement, les jumeaux, monstres à dix têtes, se submergent. Un bouillonnement. L'eau redevient calme. Des bulles de savon éclatent. Quelques-unes tanguent dangereusement. Elles se frottent l'une contre l'autre. C'est la bagarre.
Le monstre à dix têtes sort de l'eau. Les bulles s'enfuient, lentement. Le monstre huileux grimpe le long de la muraille. Il s'agrippe. On ne sait comment. Il arrive au faite du précipice. Il s'accroche encore. Et monte, monte constamment. Puis s'arrête. Encore un petit effort. Encore un centimètre. Il n'en peut plus. Il ne bouge plus. Ses chaines le retiennent. Le joli monstre se fait sécher!
- Merci, Rutcèle, tu as été bien gentille.
- Ce n'est rien.
- Tu sors?
- Oui, je m'assèche et je sors. Je crois que je vais aller danser. Je m'ennuie ce soir.
- Tu ne sors pas pour tout de bon!? Tu gardes ton emploi, n'est-ce pas?
- Oui, oui, bien sûr. Puisque tu y tiens.
Et Rutcèle est allée danser parce qu'elle s'ennuyait. Elle s'est amusée un certain temps. Pas longtemps. Rutcèle est comme tout le monde. Elle cherche son équilibre et, inévitablement, demeure en déséquilibre.
Rutcèle ne trouve jamais ce qui lui convient. Elle rit, regarde la télévision, écoute des disques, se lave, lit un livre, puis laisse tout tomber et va danser.
Rutcèle cherche son équilibre dans la danse.
Elle se déhanche, se démanche, perd ses manches. Les gens rient d'elle.
- Oh! Regardez-la. Elle est ridicule. L'avez-vous vue!
Des éclats de rire partout. Rutcèle est ridicule en ramassant ses manches.
Elle court, s'affole, sort du bar, saute dans un taxi et s'en retourne chez elle. Elle pleure.
Rutcèle est malheureuse dans sa petite robe toute neuve qu'elle vient de s'acheter. On ne l'a pas respectée. On ne l'a pas respectée.
Qui a fait attention à elle?
Qui? Je vous le demande?
Personne. Non, personne. Parce que la loi du respect n'a pas été créée.
- Eh! Rutcèle... Rutcèle... On devrait créer la loi du respect... Rutcèle, m'entends-tu? Je dis qu'on devrait créer la loi du respect.
Rutcèle, dans son lit, se soulève un peu. Elle écarte ses cheveux mouillés. Une ou deux larmes coulent encore sur sa joue. Elle regarde longuement celui qui lui parle et qui semble la comprendre.
Ses yeux tristes sont jolis. Désirables. Si son amour pouvait m'être distribué...
- Ne te laisse pas aller Rutcèle. Il y a encore des bons moments dans la vie. Tiens! Regarde!
Et ce n'est plus que farandoles, gigues et grimaces pour la faire rire. Rutcèle sourit. Quel beau sourire!
Rutcèle, toute délicate, toute belle, se ragaillardit.
- Mon ami, je te remercie, dit-elle.
Mais le réconfort apporté est faible, car Rutcèle retombe sur sa couche et pleure de nouveau. Se laissera-t-elle toucher par celui qui s'occupe d'elle?
- Rutcèle, ma jolie, regarde ce que je fais pour toi. J'essaie de t'amuser, de te distraire un peu. Rutcèle, ma chérie, ne te laisse pas aller. Laisse-toi toucher un peu.
Mais Rutcèle ne bouge pas. La toute mignonne se mouche un peu et se laisse encore plus profondément choir sur son lit.
- Rutcèle enfin! C'est difficile pour moi de t'intéresser. Oublie tes malheurs, je t'en prie.
Bon, j'ai voulu bien faire, mais je n'ai pas réussi. Je lui ai donné des trucs, mes trucs, mais ils ne lui ont pas plu. Rutcèle n'est pas méchante. C'est seulement qu'on ne trouve pas ce dont elle a besoin. Mais c'est si difficile de découvrir ce que les autres ont besoin et ensuite de répondre à leurs attentes. Rutcèle est comme les autres : elle se veut libre de penser et d'imaginer ce qu'elle veut. Elle veut créer ses propres rêves. Il n'est pas bon de trop l'attacher. Alors, elle s'ennuiera encore davantage.
- Mademoiselle! répète encore une fois Mme Grenier du bas de l'escalier. Mademoiselle! Venez ici, je vous prie!
Lentement, Rutcèle fait son apparition au haut de l'escalier. Ce matin, elle a le teint un peu défraichi. La nuit a été longue. Elle n'a pas le gout de rester amorphe devant sa patronne.
- Rutcèle, vous voudrez bien, je vous prie, desservir le petit déjeuner... Comme vous le voyez, je l'ai préparé moi-même. Vous n'étiez pas là bien entendu. Vous étiez en retard. Cela se produit trop souvent ces derniers temps. Vous délaissez votre travail, mademoiselle. Quand apprendrez-vous à être une bonne modèle, mademoiselle? J'insisterai davantage dorénavant pour vous montrer ce que j'exige de vous. Allons maintenant. Faites votre service.
Rutcèle a écouté tout cela d'un air ennuyé, pitoyable et découragé. Elle se traine les pieds jusqu'à la salle à diner. Elle n'a pas le gout de desservir.
Lentement, elle ramasse quelques verres. Elle s'arrête, l'esprit ailleurs. Dans une activité autre qui manifesterait son choix libre. On ne peut l'obliger à avoir les pensées de Mme Grenier. On ne peut pas plus l'obliger à les entendre. Rutcèle sait qu'elle n'est pas de ces femmes à se laisser faire. Méticuleusement, elle saisit un verre à jus du bout de ses doigts et, comme méthodiquement, elle le laisse choir sur le carrelage où se produit le miracle de la délivrance pour Rutcèle.
Elle retire son tablier pendant que Mme Grenier, au bruit de la chute, arrive aux nouvelles.
- Que se passe-t-il, mademoiselle?... Que faites-vous?
- Je vous aime quand même Mme Grenier. C'est le travail que vous me donnez qui me laisse indifférente. En d'autres mots, je vous quitte pour d'autres pâturages qui, je l'espère, seront plus verdoyants que celui-ci.
Mme Grenier suffoque sous le coup de cette expression. Elle ne croyait pas que Rutcèle puisse être ainsi. Pauvre Mme Grenier!
- Rutcèle, je viens d'assister à ta confrontation avec Mme Grenier. Tu n'as pas tenu ta promesse. Franchement, je ne te comprends pas. Tu avais pourtant un travail qui pouvait être plaisant si, bien entendu, tu avais pris la peine de t'y intéresser.
- M'y intéresser! M'y intéresser! Bien facile à dire, mais difficile à faire. Après tout, on ne s'intéresse pas à un travail de la sorte comme on s'intéresse à un fruit. (Ah! Rutcèle et ses expressions!) Il faut, sache-le bien, que le travail que nous faisons signifie quelque chose, qu'il soit un prolongement de nous-mêmes. Sinon, c'est peine perdue. Pas d'intérêt pour le travail, pas de travail intéressant! (Et une de plus!)
- Je crois te comprendre un peu plus maintenant Rutcèle. Mais que peut faire n'importe quel employeur pour rendre un travail intéressant? Il n'est certainement pas question de laisser les mains libres aux employés. Si cela arrivait, le travail, comme tel, n'existerait même plus. Il faudrait, je crois, si on t'écoutait, qu'il n'y ait ni employeurs, ni employés. Que chacun soit maitre du travail à faire et que personne ne fasse rien.
- Belle philosophie que la tienne!
- Ce n'est pas la mienne. J'ai tenté de poursuivre ta pensée...
- Sans savoir ce que je voulais dire!
- Tu as raison. Sans savoir ce que tu voulais dire.
- Tu es comme mes anciens employeurs. Tu devances toutes mes actions de ta pensée personnelle. Que puis-je y faire? Sinon demander tout au moins ma liberté de penser.
Et Rutcèle de continuer.
- Ainsi, si tu me comprenais, si tu essayais de me comprendre, si tu cessais de comprendre pour toi pour comprendre pour moi, tu saurais ce que tu as à faire.
- Mais il me semble que j'essaie de te comprendre. Je me mets à ta place, je regarde ce qui t'intéresse et j'essaie de te donner ce que tu veux.
- Voilà l'affaire, réplique Rutcèle. Tu n'as rien à me donner puisque je ne te demande rien. Je veux tout simplement qu'on me fiche la paix.
- C'est de l'égoïsme!
- Non, au contraire, puisque si tu me fiches la paix, je deviens libre. À ce moment-là, je peux tout faire parce que j'assumerai ma liberté et j'aurai moi-même le désir de mettre ma personne au service des autres.
- Bien... Bien... Si j'ai bien compris, je dois me retirer. Ce sera la chance que je te donnerai : te ficher la paix. Je ne suis pas d'accord, car je voudrais t'aider.
- La trop grande volonté d'aider les autres est bien souvent une façon de les ennuyer et de ne pas les aider réellement, ajouta sentencieusement Rutcèle.
- ...
- Parce que, quand on aide quelqu'un, c'est bien souvent pour soi-même et aux dépens de l'autre, quoiqu'on en pense.
- Oui, oui... Alors... Bien... Je m'en vais donc... Je m'en vais... Eh! Au revoir!... À bientôt... Rutcèle... À bientôt!
- Oui, oui, à bientôt.
- Bon, et bien... Bien... Aurevoir... Voilà... Et bien, je m'en vais... Je m'en vais Rutcèle!... Je m'en vais... Aurevoir Rutcèle... Aurevoir!