Il avait été bien malheureux longtemps cet homme que fut
mon père. Il s'en est sorti par la mort. Non pas celle de tous
un chacun. Mais celle particulière à lui, personnelle,
intime. Comme il l'avait toujours été toute sa vie. Une
fois sorti, il n'écrivit plus. Sauf à ses enfants bien
sûr. Donc, à moi.
C'est là que je le retrouvai. Aussi vivant que jamais, aussi
tendre et affectueux que je l'espérais. Aussi profond et aussi
cynique parfois. Ainsi, avec lui, jamais l'ennui ne me prenait. Je le
parcourais, presque surpris à chaque fois de découvrir
dans quel pays de l'esprit, et plus souvent qu'autrement, du
cœur, il s'était rendu, pour me le montrer.
Durant vingt ans, il n'a cessé de voyager ainsi. Parfois je l'ai
perdu de vue. Très peu au début, puis de plus en plus
souvent. Jusqu'à ce qu'il m'invite, ces derniers temps, plus
fort que jamais, et pour la dernière ou les dernières
fois.
Les dernières fois, j'en suis certain maintenant. Il m'a tout
laissé en vrac. Pays à peine esquissés, pays
développés, pays finis, pays… j'allais dire
sous-… Il m'a tout laissé avec la tâche de remettre
de l'ordre là-dedans. Je reconnais bien là mon
père.
D'inégale humeur, d'inégale valeur, à la recherche
de son âme et de sa vie. Il ne m'a pas dit quoi faire… une
fois l'ordre remis.
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Pays de la mort
La mort, pour lui, n'a jamais été une crainte. Je pense
qu'il ne s'est jamais rendu compte qu'il parlait de la mort. En fait,
il ne parlait jamais de la vraie mort ou de la fausse; enfin, je ne
sais pas de quel mort il parlait.
Pays de l'enfant
Il a toujours aimé les enfants, comme tout le monde, quoi! Il a
su l'être, je crois, quand nécessaire. Il a su penser
comme un enfant. Il a peut-être su aussi le rester très
longtemps, peut-être. De toute façon, les enfants l'ont
aimé. Il a pensé à eux, pour eux et il a surtout
cru en eux.
Pays de l'amour
C'est là qu'il a le plus souffert. Comme bien d'autres. Il n'est
pas particulièrement différent. Il a cherché, a
cru trouver, a perdu, a désespéré, a
recommencé, a cru de nouveau avoir trouvé et... il a fini
par trouver, j'en suis certain.
Pays de l'humour
Ou du cynisme.
Pays de la fiction
Ce fut un grand pays à visiter. Il ne m'a jamais donné
l'impression d'en avoir terminé. Il n'a jamais pu me le dire.
C'est comme s'il ne l'avait pas encore découvert. J'ai comme le
pressentiment qu'il est là.
Pays de l'instant
Ce sont de toutes petites photos qu'il m'a fait parvenir. Il a voulu me
montrer certains paysages qu'il avait particulièrement
remarqués. Il n'est pas, à mon avis, un bon photographe,
mais je l'ai bien reconnu dans les images choisies.
Pays des grandes œuvres
Ce me semble être le pays qu'il voulait surtout visiter. Mais
j'ai l'impression qu'il n'y est jamais allé. Il m'en a
parlé souvent. Avec beaucoup de désir et d'espoir. Mais
on dirait qu'il ne savait pas où il était vraiment. Je ne
suis pas sûr du tout qu'il l'est trouvé.
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-------------------------- Auteur : Marcel Belletête --------------------------