La paresse s'était emparée de lui alors que, pour la première fois, il avait décidé de ne plus travailler, de ne plus se forcer à travailler. Cette situation ne le rendait pas tellement sociable, lui qui l'avait à peu près toujours été, sauf la fois bien sûr où il s'était servi d'un fusil pour chasser quelques intrus qui s'étaient une nuit aventurés chez lui.
Ce comportement primitif ne lui avait cependant pas attiré d'ennuis. Il n'avait pas tiré et les malotrus s'étaient tirés avant de, selon toute probabilité, recevoir une balle.
Donc, il s'était trouvé tout à coup face à son individualité qu'il allait découvrir vraiment pour la première fois. Il savait qu'il était modeste ou, tout au moins, qu'il voulait vivre modestement. Pour cela, il avait réuni autour de lui le strict nécessaire à une vie quotidienne sans faste ni excès. Il s'était même dit qu'il n'allait plus sacrifier sa vie sur l'autel de la consommation.
Il faisait ainsi éclater tout son passé. Il allait commencer une nouvelle vie…, mais, la paresse était là.
C'est alors qu'un bruit extérieur fit trépider son lit. Il se leva pour voir, malgré les efforts que cela lui demanda.
Il y avait au dehors un mélange de poussière et de rayons lumineux qui l'empêchait de bien distinguer la cause du bruit. Il avait entendu un bruit de scie, mais il était loin d'en être certain.
Il s'appuya au cadre de la fenêtre comme une plante fragile l'aurait fait sur un tuteur et se força à observer davantage.
Il y avait une procession. « C'est une procession. C'est bien une procession. », se répéta-t-il. Un convoi de camions transportant d'énormes boites passait devant sa fenêtre.
- Qu'est-ce que c'est que ça?
Les roues des véhicules soulevaient la poussière de la route comme l'aurait fait un râteau sur un terrain asséché. La perspective de satisfaire sa curiosité le fit presque se détacher du cadre de la fenêtre, mais son besoin du tuteur le ramena à sa position initiale. Il préféra continuer à se poser des questions. Qu'y avait-il au bout de cette route? On lui avait dit qu'elle ne menait nulle part.
D'ailleurs, il n'avait pas encore exploré son environnement. Il était entré dans sa nouvelle maison depuis quelques années à peine. Cela lui donnait l'air d'un ermite, c'est du moins ce que les gens du voisinage disaient de lui.
Lorsque le dernier camion eut franchi la zone de visibilité de la fenêtre avant, il marcha cahincaha vers la fenêtre de côté où il arriva juste à temps pour voir le convoi disparaitre derrière la pente menant de sa maison à la mer.
- Pfft! Qu'ils aillent donc s'engloutir dans l'océan et qu'ils me laissent tranquilles!
Mais la tentation était forte. Il y avait comme un petit gout d'aventure cherchant à envahir son cerveau endormi.
Ce petit gout lui faisait peur. Il en avait des frissons d'angoisse. Sortir? Non, non, non!
Il réussit à se convaincre.
Il tira une conclusion qui fit son affaire : connaitre la destination des camions n'allait certainement pas améliorer son existence. Cela, c'était certain. Il ne pouvait y avoir de doute là-dessus. Surement pas.
Et il retourna lentement se coucher.