L'horreur du désir

C'était un soir comme je l'avais déjà fait un soir précédent, j'étais allé à Masson rencontrer les professeurs qui y travaillaient.

Ce n'était pas peu ordinaire puisque, habituellement, je ne travaille pas le soir.

Comme la fois précédente, j'étais monté au deuxième, j'avais croisé quelques enfants qui préparaient une quelconque fête. Mais leurs professeurs n'étaient pas là.

Je descendis donc au premier où je me retrouvai face à une personne que j'avais déjà rencontrée la fois précédente. C'était une femme d'une quarantaine d'années, assise derrière une sorte de bar en bambou, dont les sièges étaient très inconfortables puisque le plancher sur lequel ils étaient posés était arrondi, étant formé de billes de bois non équarries .

Lorsque je la vis, je me rappelai la première fois où je l'avais croisée à ce même endroit, mais cette fois-là sans m'arrêter. Je décidai à ce moment-ci de faire plus ample connaissance.

Je trouvais cependant les circonstances assez bizarres. C'était donc, comme je l'ai dit, dans une école à Masson, mais sans l'être – j'apercevais de la fenêtre près de moi une station-service voisine et j'entendais les gens se préparer à la fête. Je les voyais, de temps à autre, passés près de nous, mais de plus en plus rarement. –

Il faut dire que la soirée avançait et qu'il commençait sans doute à se faire tard.

Cette femme étrange derrière son bar s'était embellie avec le coucher du soleil. Curieusement, je voyais, presqu'entre nous, des lits où des enfants étaient couchés. Et je croyais distinguer qu'elle-même, derrière son comptoir, était dans un lit. Elle me trouva finalement une chaise et me demanda si je voulais prendre quelque chose.

– Un café?...

Comme j'hésitais à répondre, elle crut sans doute comprendre que je désirais quelque chose de plus fortifiant et m'offrit une boisson dont je ne compris pas le nom et, comme je ne répondais toujours pas, elle ajouta :

– Alors, un café avec un quart de…?

Son insistance à vouloir me faire prendre quelque chose alors que moi, j'étais à me demander si je devais rester là, à ce bar, dans une école, près de lits où des enfants dormaient, sans doute ses enfants, son insistance donc fit qu'elle me gagna et que, comprenant les mots « café » et « quart de… », j'acquiesçai en pensant qu'il s'agissait d'une quelconque boisson ajoutée à du café.

Pendant ce temps, la nuit tombait, de plus en plus, et elle… devenait de plus en plus désirable. Ses cheveux noirs, enroulés autour de sa tête, l'avaient rajeunies de dix ans et je pouvais commencer à admirer une de ses cuisses qui se dégageait de son haut de pyjama, puisque c'est ce qu'elle portait maintenant, et cette cuisse était d'un joli ton cuivré…

Je tendis la main à cette cuisse qui, aussitôt, m'attira dans un lit d'une chaleur femelle.

À ce moment, tout commença à se dérouler très vite.

Je m'aperçus à un certain moment que le café qu'elle m'avait servi se retrouvait maintenant dans un litre de boisson que j'avais entamé sans trop m'en rendre compte.

Elle m'encourageait à boire.

J'essayais.

Mais la tête me tournait et la boisson coulait du goulot de la bouteille sur ma figure.

Je la regardai, elle, pour voir ce qu'elle s'était servie; sa bouteille, deux fois plus grosse que la mienne, s'engouffrait lentement dans sa bouche.

Et, de plus en plus, elle devenait ravissante.

Je sentais physiquement que cette femme de quarante ans voulait m'avoir près d'elle et que, maintenant que j'avais accepté son invitation et l'avais retrouvée dans son lit, nous ferions l'amour ensemble.

Je la déshabillai complètement. Deux choses m'excitaient au plus haut point : la présence des enfants couchés près de nous, alors qu'il suffirait qu'un seul d'entre eux se réveille et nous surprenne… et la deuxième chose, cette femme de quarante ans qui me désirait tant et dont la peau semblait pour moi être celle qui pourrait, par sa beauté et l'expérience qu'elle laissait prétendre, me combler des plus effrénées joies de l'amour.

À son tour, elle me déshabilla. Au moment où elle dégagea mon pénis, celui-ci prit du temps à se redresser. La femme le regarda et resta un moment hébétée. Je lui dis :

– Tu es déçue?

Elle me fit signe que oui.

– Mais attends un peu.

Quelques instants plus tard, il avait pris toute son extension.

– Satisfaite?

Je pensai à ma femme qui l'était quant à elle. Cette idée me donna une troisième excitation. La pensée de tromper ma femme avec une autre est banale, mais de le faire avec une femme de cette catégorie-là, avec une si grande femellité, cela l'est moins.

– Satisfaite?

– Oui!

Son oui fut celui d'une tigresse. Elle se jeta sur moi et moi sur elle. Je cherchai son clitoris qui était gros comme mon petit doigt et, moi aussi donc, j'avais de quoi être satisfait.

Bientôt la tête sur ses hanches, je pétrissais ses fesses. Je m'aperçus tout à coup qu'elles étaient passablement maigres. Mais, finalement, cela n'avait pas d'importance.

C'est là, je crois, que nous nous sommes endormis. Moi en tout cas.

Je me réveillai beaucoup plus tard.

Je voulus connaitre l'heure. Mais ma montre n'était pas à mon poignet.

La femme était là, tout à côté de moi. Je lui demandai l'heure.

– Deux ou trois heures.

– Deux ou trois heures!?

Était-il possible que nous soyons déjà au milieu de la nuit?

Je pensai aussitôt à ma femme qui m'attendait à la maison vers la fin de la soirée, vers 21 heures ou 22 heures au plus tard.

Elle devait être morte d'inquiétude, ne pas savoir quoi penser, imaginer un accident ou que sais-je encore? Probablement qu'elle aura appelé à l'école, mais qu'elle n'aura pas eu de réponses. Vers la fin de la soirée, trop angoissée, elle aura appelé chez une de ses tantes à Trois-Rivières ou encore, chez ses parents en Beauce, cela dans l'espoir de soulager son inquiétude en la partageant avec quelqu'un.

– Il faut que j'appelle ma femme.

Je ne savais pas ce que je lui dirais, mais je trouverais bien une raison. L'important, c'était qu'elle sache que j'étais encore en bonne santé, ce qui calmerait ses inquiétudes.

– Mais, ça ne vaut pas la peine, me dit la femme. D'ailleurs, tu partiras bien tantôt. Une heure de plus ou de moins, cela ne changera pas grand-chose.

Et elle me laissa entendre que nous n'avions pas encore fait l'amour.

Tout cela me convainquit. Et puis, après tout, ma femme, dans ses moments de colère, m'avait déjà poussé à la tromper, si je le voulais tant.

La femme se leva pour aller chercher d'autres consommations. J'avais un peu peur de ce qu'elle apporterait. Je n'avais pas encore vidé ma première bouteille et, franchement, je m'en sentais incapable.

Elle revint avec plusieurs petites et grandes coupes qu'elle plaça à la tête du lit.

J'essayai de nouveau de boire à ma première bouteille, mais cela m'était impossible.

Elle la prit et, en un clin d'œil, en avala le contenu.

Ma tête recommença à tourner. J'essayai de prendre une coupe, mais je l'échappai et son contenu se renversa. Je voulus la relever, j'en fis tomber une deuxième. J'essayai la même chose avec cette dernière, une troisième se renversa. J'essayai encore et encore, en fait jusqu'à ce que la totalité des coupes ait subi le même sort.

Puis je tombai du lit, perdis ma prothèse dentaire, la cherchai un instant, puis la femme la retrouva et me la remit. Je replaçai l'appareil dans ma bouche. Mais il trouva mal sa place. Je me demandais si la femme ne me jouait pas encore un tour à sa façon quand ma main toucha une autre prothèse. Je la regardai.

Elle n'était pas faite comme la mienne et elle était toute sale, pleine de cheveux. La femme me dit que c'était la sienne.

Ma chute en bas du lit avait semblé réveiller les enfants. Durant un moment, je craignis qu'ils ne se réveillent pour de bon. Ils étaient agités. Je pensai à la femme et à son mari. Si celui-ci revenait, je serais dans une bien mauvaise situation.

Je voulus de nouveau savoir quelle heure il était. Je portai mécaniquement les yeux à mon poignet, même si je savais ne pas y retrouver ma montre. Quelle ne fut pas ma surprise alors d'en trouver une, mais pas la mienne. Il était près de trois heures.

Les enfants dormaient de nouveau paisiblement.

Curieusement, la femme arriva tout à coup d'une pièce adjacente et revint près du lit. Elle s'était rhabillée. J'eus la conviction soudaine qu'elle était vraiment une femme expérimentée : se rhabiller pour que je la déshabille de nouveau.

Je pensai à sa peau cuivrée, facile à imaginer, pour l'avoir déjà vue et touchée, sous son pantalon et sa blouse, qui n'attendait que mes prochains gestes. Et son clitoris que je revoyais en désir entre ses cuisses. Tous les éléments étaient de nouveau réunis pour l'acte final.

Cette femme qui, devant son miroir, donnait une dernière retouche à sa présentation. Cette femme à la peau si invitante et au désir si chaudement exprimé de mon corps. Ces enfants, couchés près de nous, qui avivaient la sensation du plaisir défendu. Ce sentiment de tromper ma femme et de me venger ainsi de toutes les frustrations emmagasinées depuis le début de notre mariage.

Il faisait sombre. Nous étions au cœur de la nuit. C'était le moment ou jamais.

La femme se rapprocha du lit. Je la saisis par la taille et l'étendit près de moi. Je me couchai sur elle et l'embrassai.

Un objet piquant et rond, qui me fit horreur, s'inséra entre mes lèvres.

– Qu'est-ce que c'est que ça?

D'un mouvement brusque, je le crachai de ma bouche. Je regardai la figure de la femme, voulant l'interroger. Elle avait un sourire sadique. Elle avait tout le côté droit du corps recouvert d'une couche d'une affreuse texture qu'elle cherchait à me montrer davantage. Elle me prit la main, cherchant à me faire toucher cette croute gluante.

– Oh non! Non!

Ce cri d'horreur me sortit de la gorge alors que tout mon corps tremblait d'émotion.

– Regarde! Regarde! Touche! Caresse-moi!

Je compris qu'elle n'avait pas du tout envie de moi. Je compris qu'elle voulait avoir un homme dans son lit, se faire caresser par lui alors qu'elle, elle se caresserait cette affreuse mixture dont elle s'était recouverte. La chair de poule me recouvrit la peau. Je voulais vomir de dégoût. Je réussis enfin à me dégager et à fuir ce cauchemar. J'avais mal. Et j'avais honte à en mourir.

Épilogue

Je n'ai jamais revu cette femme. Je ne sais pas qui elle est. Je ne connais pas son nom.

Ma femme m'a laissé. Je vis seul maintenant.

-------------------------- Auteur : Marcel Belletête --------------------------

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