Sa voiture était là, près d'une grosse limousine noire. Il vit qu'il y avait peu d'espace entre celle-ci et sa petite compacte.
Encore un autre empesé, pensa-t-il.
Puis, haussant les épaules, il se faufila entre les deux autos en évitant de toucher à l'une ou à l'autre à cause de la poussière accumulée sur la tôle. Enfin, il ouvrit le plus grand possible, fut obligé de plier le dos vers l'arrière pour s'installer, puis tout juste avant de refermer, il donna un grand coup de portière à l'auto voisine. Fier de lui, il referma doucement.
On l'attendait au 24, rue Bérard. Il n'avait plus de temps à perdre. Son retard, bien malgré lui, s'était creusé un bon trou qu'il ne pensait pas pouvoir combler, même s'il avait décidé de se permettre un peu d'excès de vitesse en cours de route.
Retard, bien malgré lui, oui, puisque tout juste avant de partir, ce fut d'abord un faux numéro qui lui fit renverser sa tasse de café. Le fil de l'appareil était resté coincé sous celui-ci, et, tirant pour l'en dégager, la résistance cédant sans qu'il pût le prévoir, ce fil donc accrocha l'anse de la tasse et la fit basculer.
- Oui, allo! lança-t-il un peu fort et impatiemment.
- Claude, s'il vous plait.
- Il n'y a pas de Claude ici.
- Je suis bien au 991-4122?
- Je vous répète qu'il n'y a pas de Claude ici.
- Et pourtant c'est bien le numéro qu'elle m'a donné.
- Et pourtant c'est bien un faux numéro. Vous savez ce que c'est un faux numéro?
Son impatience évidemment montait. Il jeta un rapide coup d'oeil à sa montre. Il était beaucoup plus tard qu'il ne le croyait. Il raccrocha sans attendre la réplique suivante, bien qu'il crut comprendre un quelconque : « Je m'ex... ».
Une fois l'armoire, le plancher et un bout de son soulier nettoyés, il saisit une pile de feuillets éparpillés sur la table, les lança dans son porte-document, chercha ses clefs puis enfin, sortit.
Il se rappela alors qu'il n'avait pas annulé son rendez-vous chez son dentiste. Sa dent lui faisait encore mal. Mais, se dit-il, tant pis. Je peux encore tenir quelques jours.
Il rentra chez lui, s'approcha de son téléphone, regarda où était sa tasse, la vit presque vide et loin de lui, se dit qu'il n'y avait plus de risques et décrocha.
- 991-2214...
- … … … …
Il compta mentalement. Cinq, six, sept, se dit qu'à dix, il abandonnerait. Huit, neuf, dix, onze, douze. Il raccrocha. Pensa rapidement. Il avait eu de la difficulté à obtenir ce rendez-vous. La veille justement.
Il essaya de nouveau. Même résultat. À huit, ce fut assez. Il regarda sa montre. Très tard. Se tapota pour vérifier la présence de son portefeuille, de ses clefs, se demanda où il avait laissé son porte-document, jeta un regard rapide autour de la pièce, le vit près de la porte et se dirigea vers elle.
Il eut l'impression que le téléphone sonna de nouveau. Il écouta, n'entendit rien, puis sortit.
Il en aurait au moins pour une heure à rouler. S'il était assez chanceux pour rencontrer des feux verts et s'il trichait un peu avec la vitesse permise…, il calcula qu'il arriverait tout juste, tout juste à temps tout au moins pour ne pas être abusivement en retard.
En cours de route, il s'émerveilla encore une fois de la situation qu'il vivait maintenant et qu'il avait tant espérée dans ses rêves les plus fous.
Après des études poursuivies sans but, pour le seul plaisir de les faire, il s'était retrouvé tout à coup, à sa sortie de l'université, sans travail, avec un diplôme qui ne valait presque rien, du fait de la surabondance de candidats pour des postes pratiquement inexistants.
Comme il lui fallait vivre, il avait offert ses services partout où il croyait avoir une chance, s'était présenté à chaque entrevue à laquelle il fut convoqué, n'avait jamais dépassé cette étape et avait recommencé.
Le changement, le grand changement comme il l'appelait, s'était produit le jour où, par hasard, et surtout par désoeuvrement, disait-il lui-même, il était allé assister de loin à la cérémonie de la levée de la première pelletée de terre organisée en l'honneur de l'érection du nouvel hôtel de ville de la municipalité.
Il avait pris place sur un banc du parc faisant face à ce futur édifice. Il espérait bien ne rien rater de l'évènement.
Il avait d'abord vu s'amener le cortège un peu en désordre des notables de la place, du député-buveur du comté et du député-silencieux du comté voisin, des journalistes excités et excitées par l'évènement se bousculant pour qui prendrait la meilleure place. Il avait vu le chef de la police, sérieux et grave, faisant des yeux sévères qui ployaient sous le poids de la lourde responsabilité qu'il se disait être le seul à porter.
Il sourit de délice quand il vit la belle petite pelle en or que le maire de la place et le député-buveur enfoncèrent main dans la main à l'intérieur d'un petit tas de terre retenu par de petites pièces de bois formant un petit carré de sable dans lequel même un petit enfant n'aurait pu trouver place pour jouer avec ses petits camions.
C'est en s'avançant pour déguster ce joli spectacle d'un peu plus près qu'il trébucha sur une poupée de chiffon qui lui lança un cri douloureux.
Surpris, il recula d'un mouvement si rapide qu'il faillit perdre pied. Il se pencha, ramassa l'objet, regarda autour de lui. Le parc était désert. Chacun, semble-t-il, s'était approché de la petite pelle d'or.
Il chercha un temps, dans la foule, la petite fille propriétaire de sa malheureuse victime et se trouva niais d'agir ainsi.
Il balança la poupée, pendant quelques secondes, au bout de son bras, avec l'indicible envie de la laisser tomber et de partir.
Puis, tout à coup, sans trop savoir pourquoi, il ouvrit sa veste, y enfila la poupée et partit à pas rapides.
L'émotion lui nouait la gorge. Il était content. Plus même. Il se sentait bouleversé.
Il souriait aux gens qu'il croisait, faisait des pas de danse pour éviter des enfants jouant sur le trottoir et trouvait qu'il n'approchait pas assez vite de sa demeure, serrant sur son cœur, son secret, son trésor, sa raison de vivre.