L'homme du désert

Dans un coin du désert, un homme cherche de l'eau. Il creuse des puits, il creuse des puits, jour après jour, année après année. Il est plein d'espoir. Il voit bien des oasis autour de lui, c'est donc qu'il y a de l'eau quelque part. Pourquoi pas dans son coin de désert à lui? Pourquoi pas? Avec encore un peu d'espoir, un peu d'investissement, un autre puits?

Puis, tout à coup, un jour, il s'arrête. Il n'y a pas une partie de son coin de désert qu'il n'a creusé. Il a essayé partout. Il se demande s'il doit toujours espérer.

Sa raison lui dit non. Et son cœur?...

Il rêve de voir pousser des arbres, des fleurs. Il se revoit creusant partout, et de nouveau. Mais sa raison l'assaille : « Il n'y a plus d'espoir. Tu rêves d'une réalité différente. De tout ton cœur. Et celle-ci ne change pas... ne changera pas... à moins d'un miracle... Alors, pourquoi ne partirais-tu pas tout de suite? Pourquoi n'irais-tu pas à la recherche d'un autre coin de désert où tu pourrais enfin découvrir la source de vie? »

Il sait, au fond de lui-même, que sa raison lui dit la vérité. Mais son cœur ne s'y fait pas encore. Son cœur lui dit de demeurer encore un peu, encore quelques mois, tout en ramassant tranquillement son matériel, son équipement, ses possessions. De toute façon, sa raison même lui dit de ne pas partir tout de suite; lui dit de conclure correctement; de ne pas abandonner son coin de désert comme tel; lui dit que ce coin de désert sera toujours le sien quoiqu'il arrive.

Alors, tranquillement, il se prépare. De temps à autre, il fait une tentative… un autre puits. Parfois, il croit voir une gouttelette d'eau, mais elle s'envole vite dans le soleil trop chaud. Il reconnait bien l'espoir qu'il a toujours en lui; il recommencerait à creuser toute sa vie si sa raison n'était là pour le ramener à la réalité.

Il parle parfois à ses voisins. Certains l'approuvent; d'autres essaient de comprendre; mais personne ne lui fait du mal… sauf son coin de désert stérile.

Il sait que d'autres hommes, des hommes différents de lui, trouveraient dans ce coin de désert une réponse à leurs attentes.

L'un pourrait y creuser et y trouver du pétrole. Il y serait heureux. Mais pas lui.

Un autre voudrait construire une usine sur ce site. Il y serait heureux. Mais pas lui.

Un autre vaudrait y demeurer comme ermite. Il y serait heureux. Mais pas lui.

Lui désire un coin où trouver de l'eau et y faire pousser des arbres et des fleurs. Il serait alors heureux. Mais pas dans ce coin de désert qu'il creuse depuis tant d'années.

Il continue donc ses préparatifs. Il a peur aussi de partir. Il a peur d'avoir encore plus mal. Alors il regarde de nouveau son coin de désert, creuse de nouveau, et toujours rien. Il continue donc ses préparatifs... à moins... qu'un jour, avant qu'il ne soit trop tard... un miracle se produise.

Et le miracle ne s'est pas produit.

Il est parti.

* * * * *

Aujourd'hui, il est cet homme qui après avoir tant peiné à ses semailles voit le mauvais temps tout dévaster. Il se retrouve démuni. Trop tard pour recommencer. Trop tôt pour la prochaine année.

Il avait pourtant de grandes ambitions. Pas faciles à réaliser bien sûr. Mais elles étaient là. Cette certitude l'encourageait. Il n'en demandait pas tellement plus. Il ne voulait que laisser croitre ses champs, les envelopper de ses meilleurs soins, être absent parfois aussi, et tenter ensuite de rattraper le temps perdu.

Il est bien celui qui avait connu le désert. Un temps auparavant. Qui avait voulu quitter ce désert de sable et de sècheresse. Qui avait voulu faire pousser des légumes et des fruits. Qui avait bien aimé son désert aussi parce qu'à ce moment-là, c'était sa vie. Mais il l'avait quitté et s'était retrouvé tout d'un coup sur une terre belle.

Est-ce cette terre que je choisis? s'était-il demandé.

Il savait alors sans savoir vraiment que rien ne l'y retenait déjà. Mais elle était là.

Il n'avait pas quitté son désert pour courir le monde. Loin de là sa pensée. Il voyait autour de lui des vagabonds sans but. Ils avaient l'air plus ou moins heureux. Il voyait également des sédentaires, plus ou moins heureux aussi. Son bonheur à lui se retrouverait-il tout à coup sur cette terre belle tout juste découverte?

Il décida alors de l'explorer. Délicatement. Incertain aussi. Qu'allait-il y trouver?

Il fit quelques pas. Cette image, qu'il avait vue de loin, se confirmait peu à peu. Chaque nouveau pas lui apportait un ravissement qu'il n'arrivait pas toujours à identifier. C'était à la fois une crainte et une joie. Quelles promesses cette terre nouvelle pouvait-elle contenir? Tant et si peu à la fois.

Cette ambivalence l'agaça jusqu'à ce qu'il se décide.

Il s'y installa.

Jour après jour, sous le soleil et dans les tempêtes, il vit se transformer son petit domaine. Mais toujours au fond de lui, il sentait sa crainte attaquer sa joie. Il essaya de ne pas y penser souvent.

Jusqu'au jour où...

Jusqu'au jour où l'orage monta. Il vit au loin des nuages noirs se former. Il les vit s'approcher. Que faire? Il entendit le grondement du tonnerre. La foudre. La grêle. Tout, mais alors tout se mit à tomber. Inutile de chercher à protéger son champ.

Après avoir couru, éberlué, à l'abandon, il revint lentement à sa maison vite bâtie en début d'été. Il laissa l'orage passer... attentif aux bouleversements qu'il se préparait déjà à affronter.

Le calme revint.

Il ne vit plus ni soleil ni nuages. Il ne vit plus rien. Devant lui, s'étendait maintenant un espace ni vide ni plein. S'étendait son champ dévasté...

Trop tard pour recommencer.

Trop tôt pour la prochaine année.

Il se leva. Commença à réparer une clôture brisée. Ramassa ses outils. Les prépara pour l'hiver. Et s'en alla songeur écrire a son amie...

* * * * *

Un bon matin, il s'est levé. Pour une journée comme les autres. Il n'avait pas grands projets sinon d'espérer pour des jours meilleurs. Il tournait un peu en rond dans sa maison. Trop petite tout d'un coup.

Il décida d'aller marcher dans son champ. Dans son coeur, il le savait, un secret espoir survivait...

Puis…

Devant ses yeux...

Devant ses yeux… là…

C'était à ne pas y croire…

De jeunes pousses écartaient la terre qui se fendillait en riant presque!

Et lui il riait. Cela lui venait d'en dedans, de son secret espoir.

Ses pieds n'y tenaient plus. Ils parcoururent le champ. Ses yeux n'en finissaient plus de regarder. Ses doigts, de toucher. Délicatement.

Son champ poussait. De jeunes pousses. Nouvelles. Jeunes. Et si jeunes. Naissantes. Par milliers. Tout partout. Dans chaque sillon. Parfois des têtes espacées. Parfois des foules de têtes. Jeunes. Frétillantes. À se battre pour plus d'espace.

Son champ sauvé. Son champ dévasté sauvé. Il se parlait tout croche. Par à-coups.

Sa joie le transfigurait. Il aimait son champ. Son champ l'aimait.

Cela dura plusieurs jours. Ce fut un ravissement continuel. Chaque jour se renouvelant. Il voyait, de ses yeux scrutateurs, grandir ses jeunes pousses, si frêles et si vivaces. Chaque jour encore, son émotion l'étreignait. En lui faisant du bien et du mal.

Il était heureux quand il pensait à sa récolte.

Il était malheureux quand il craignait un nouvel orage.

Mais il savait quand même, malgré tout, en dedans de lui, que maintenant, son champ tiendrait le coup.

Les jours passèrent. Il trouva parfois que sa vie commençait à manquer d'imprévus. Il n'avait plus qu'à entretenir son champ, enlever les mauvaises herbes, et tout, et tout.

Jour après jour.

Il se posa la question : « Que sera ma récolte? Petite ou grosse? »

Pas de réponse. Pas aujourd'hui. Demain non plus.

Beaucoup plus tard bien sûr. Il fallait attendre.

À chaque jour, son champ croissait. Devenait de plus en plus beau.

On le voit heureux. Dans son champ. Affronter une certaine quotidienneté.

Et toujours, des nuages montent dans le ciel. La pluie tombe. Parfois drue. Parfois douce. Toujours bienfaisante cette fois.

Et le soleil aussi. Parfois très chaud. Parfois tiède. Jamais froid.

L'été est en train de passer. Sans qu'il ne s'en rende trop compte. Il est trop occupé parfois. D'autres fois, il n'a plus rien à faire.

Qu'à attendre.

Qu'à attendre et entretenir son champ.

* * * * *

Attendre et entretenir son champ...

...ou entretenir son rêve.

Il s'en était rendu compte plus tard, beaucoup plus tard.

Quand il découvrit la réalité.

Sa terre belle à cultiver. Quand il put la voir de loin. Quand il eut de nouveau les pieds dans le sable chaud. Quand il la redécouvrit, il s'aperçut qu'elle était une oasis.

Il y était bien dans cette oasis. Confortable. À l'abri du soleil. Et dans la fraicheur. Mais entouré de sable chaud. Brulant. Présent.

Continuellement présent. Qui lui disait : « Tu devras repartir. Un jour. Reprendre ta route. Car tu n'as pas trouvé. Pas encore. »

Ce fut une douleur terrible. Quitter son oasis de fraicheur. Enfoncer ses pieds, volontairement, dans le sable chaud. Avoir les yeux brulés... le soleil...

Et toucher la soif dans sa bouche. La soif de vivre impossible à étancher.

Il s'assit sur le crâne blanc d'un squelette d'animal quelconque perdu. Regarda autour de lui. Du sable. Des dunes. Ses pas derrière lui.

Et devant lui, quelle direction prendre? Où se trouve la mer, la ville, la fin du désert?

* * * * *

Et longue la marche. Et lourds les pas.

Un à un. Pesamment.

Le sable qui s'infiltre, qui agace. La bottine qu'on enlève, qu'on retourne, laissant couler le filet du temps.

Ces dunes, ce sable, ce soleil qui tarde à se coucher, qui rend ensuite la nuit grelottante. Quel malaise à n'en plus finir! Des jours qui passent, semblables, à n'en plus finir.

Et toujours chercher l'espoir en haut d'une dune franchie, d'un nouvel horizon découvert. Regarder le ciel, le prier, lui demander de l'aide et ne recevoir toujours que le sable, semblable partout.

Mais quand finira donc ce supplice? Quand mon Dieu? Quand?

Un pas en avant encore. Quelque chose finira bien par se produire. Il ne pourra avancer ainsi toujours éternellement sans penser retourner en arrière.

Mais quand l'envie lui prend... le retour... l'oasis... Furtivement, il jette un regard derrière son épaule. L'oasis n'est plus, n'est plus là. Chacun de ses pas l'a fait disparaitre. Peu à peu. À chaque pas.

Le retour. L'oasis. Impossible. Introuvable moment. Lieu qui n'existe plus. Que dans sa tête.

Et dans sa tête peu à peu, à chaque pas, un nouveau lieu désiré. En avant. Face à lui. Jamais plus derrière. Le nouveau moment à trouver. L'avenir.

Il forge dans sa tête, grâce et par le feu du désert, le dessin, le paysage, l'image de son désir. Son cerveau travaille bientôt plus vite. L'esquisse. La chair. Les couleurs.

Ses pas se font plus rapides. Il y arrivera. Coute que coute. Dans cent ans. Dans mille ans. Il y arrivera.

Il lui semble tirer vers lui toutes ses forces inconsciemment éparpillées derrière lui, sur ses pas, depuis l'oasis.

Il relève davantage la tête, comme pour couper le temps et l'espace devant lui, comme pour aller plus vite, comme pour traverser chacun des paysages identiques, que chaque seconde de marche fait avancer devant ses yeux.

Il avance enfin. Libéré de son passé. Tiré par l'avenir. Lancé vers son avenir. De par ses propres forces. Presqu'heureux. Souffrant, mais presqu'heureux de souffrir et que ça lui rapporte enfin.

Il se disait ces bonnes paroles quand il crut remarquer quelque chose de différent. Devant lui, serpentant par les dunes, comme une piste, comme un chemin, comme une route, comme... Des gens passent par là. C'est sûr. C'est une piste!

Et là, au sommet d'une dune, un chameau, des chameaux, un... plusieurs hommes. Du monde. Enfin.

Il s'approcha. Ils le virent. Ils s'approchèrent. Des regards qui se croisent, qui s'inspectent. Une attente réciproque. Qui parlera?

Dans sa tête, enfin, l'annonce de la direction à prendre. Ces hommes du désert pourraient la lui offrir. Mais comment leur expliquer? Comment leur expliquer quand on ne sait nommer où on va? Quand on ne peut que décrire?

« Je cherche une grande ville... blanche... pure... à la sortie du désert... »

Les hommes firent des signes de tête. Disant oui.

« Près de la mer... de l'océan peut-être... de l'océan bleu comme le ciel... »

Les signes de tête continuèrent. Un peu plus fort peut-être.

« Le sable y est blond... Les murs des maisons sont hauts et blancs... Les toits sont en coupole... Les murs baignent dans le sable qui baigne dans la mer... C'est beau... »

Encore des signes de tête. Et des sourires aussi.

« Je cherche cette grande ville... blanche... pure... à la sortie du désert... Dites-moi la route à suivre! »

Un des hommes fit un grand signe de la main vers là-bas. C'était derrière eux. Par la piste.

Un claquement de langue. Les chameaux firent un pas. La caravane reprit sa route.

Il regarda dans la direction indiquée. S'éloigna de la caravane. Entendit un cri. Se retourna.

Un des hommes lui faisait le geste de boire, lui indiquait la même direction que tantôt, et semblait lui donner la distance par des gestes de la main.

Il dit merci d'une main. D'une main qui indiquait : « J'ai compris. » Mais ne disant pas que son cœur s'était mis à battre plus fort.

Une oasis? Bien, se disait-il, une oasis, j'en ai besoin. Oui. Mais pas pour y rester. Pour y boire seulement. Et ma route continue. Après... Une oasis? Bien, se disait-il... se répétait-il, pas pour y rester...

La distance indiquée n'était pas grande...

Il la vit...

Elle était petite...

Elle était gaie...

Il y arriva...

Au même moment, il achevait de peindre, à la porte de son cœur, un immense écriteau :

DÉFENSE D'Y RESTER

Il n'y resta pas. Il se trouva fort de ne pas y rester. Il était content de lui. Rassasié.

Il enfonça gaiement ses pieds dans le sable. Un jour, deux jours passèrent.

Il ressentit de nouveau la fatigue, la soif.

Et tout recommença.

L'oasis, le désir, la soif, la souffrance, la chaleur, et la peur... la peur de mourir.

Cette fois, il commença à penser qu'il ne tiendrait pas. Cette fois, il se sentit vidé, complètement. Cette fois, il sentit la fin approcher. Cette fois, il...

...Accepta de tomber, la figure dans le sable. Incapable de se relever.

Et là, il comprit tout le mal que l'oasis lui avait fait. Lui donner l'image de la vie sans lui donner la vie. Lui dire qu'il pouvait s'y rassasier sans l'être vraiment, mais le rassasier quand même. Le tromper ainsi.

Lui montrer la vie, mais sans jamais la lui donner. Lui permettre de puiser en elle, le laisser désirer, puis lui dire qu'il ne peut continuer ni de puiser ni de désirer.

Lui donner la vie sans la lui donner.

Idiot que je suis, se dit-il. M'être ainsi laissé tromper, leurrer. Oasis! Fausse vie! Mirage! Hypocrite et sale oasis! Pourquoi t'ai-je rencontrée? Je serais mort avant. Je serais bien aujourd'hui. Pourquoi m'avoir tenu en vie sans me donner la vie? Je te hais, oasis, pour le mal que tu me fais en me sauvant. Je te hais.

Ne plus bouger. Si possible. Garder la tête dans le sable. Ne plus me relever. Être bien et mourir. Tranquillement...

Ne plus marcher, ne plus chercher... me laisser mourir... tranquillement... la paix dans l'âme.

Oublier ce pourquoi je suis là. M'être rejoint moi, dans mon corps, moi, en train de mourir. Oublié de moi et des autres. Incapable de me relever. Ne plus le désirer. Ne plus avoir la force du désir.

Rejeter avec haine la prochaine oasis. La dernière avant la ville. Et oublier ainsi la ville. Trop dur, trop fatiguant. Je n'ai plus de forces. À peine celles de me laisser mourir.

Fatigué de lutter. Fatigué. Fatigué. Tellement fatigué.

* * * * *

--- Deuxième partie ---


-------------------------- Auteur : Marcel Belletête --------------------------

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