L'antirévolté


Pourquoi,
une fois pour toute,
ne pas refuser,
tout simplement,
de jouer le jeu?

Ce sera alors le temps
de l'antirévolte...


Tout commence sur un pied d'alerte. Nous sommes confondus par le temps qui passe et le régiment qui marche. La guerre est à nos portes. Rien ne peut plus l'arrêter. C'est l'histoire et ses fantômes qui mènent le monde.

Le refus global n'existe plus que pour les simples d'esprit qui n'acceptent pas de comprendre.

-Une tasse de café!

Déroulement d'un ensemble hétéroclite de faits, la vie tisse la toile de la mort. Vivre pour vivre ou vivre pour écrire. Les deux ne s'opposent pas. Il faut bien un maitre, mais je refuse d'être l'esclave.

-Avec deux sucres...

La décision de lui prendre la main à cette femme ne m'effleure pas. Je dis, je découvre ma pensée.

Il me faut la laisser divaguer, ne pas l'enrégimenter, peut-être en sortira-t-il quelque chose. Ces choses absurdes d'une pensée divagante commencent à me troubler. Si je découvre tout à coup que j'ai l'esprit vide. Je serai mort.

Bien sûr, la mort n'est pas si horrible. Seul les égoïstes ont peur de la mort des autres, ceux-la mêmes qui pleureraient la mienne. La vie commence après la mort. C'est peut-être la seule façon d'être heureux.

J'ai cru longtemps et je crois peut-être encore que l'amour et le travail sont les deux seules valeurs de la vie. La mort seule est maintenant la seule valeur. Je refuse d'être un mort-vivant. Je refuse de m'enrégimenter parmi ces vivants-morts.

-De la crème?

-Oui, merci...

La mort seule recouvrirait ces mots d'une valeur. La mort leur ferait rendre leur propre valeur. Le dernier café. Les derniers mots de la vie.

Ma vie à moi, ce n'est pas une vie, c'est une mort constante. Et puis non après tout. Si je vis, je dois mourir. En effet, je constate après mûres et maintes réflexions que je prépare lentement ma mort.

À chaque seconde que je vis, je prépare ma mort, je m'en rapproche. Cela me semble facile. C'est une lente descente dans le tombeau.

Il est blanc, je le vois. Il est là dans une grande salle, tout en blanc, avec des colonnes qui montent vers le ciel. Je veux des chants joyeux. On chantera gaiement à ma mort.

Une troupe de chanteurs en blanc arrive, s'installe. On chante pour le mort qui est moi. Le mort heureux d'être mort.

Le toit de ma morgue est blanc, tout blanc, avec des étoiles brillantes, si brillantes qu'elles scintillent derrière mes paupières sur mes yeux vitreux de mort.

J'ai un sourire sur mes lèvres. Ma mort est là toute propre, toute belle, aussi belle que ma mère quand elle m'a donné la vie et la mort. Je suis blanc comme à mon baptême. Je passe les plus beaux instants de ma vie.

Je m'arrête...
Je passe les plus beaux instants de ma vie.
Je m'arrête...
Je passe les plus beaux instants de ma vie.
Je m'arrête.

Je suis mort, c'est ça la mort. C'est un arrêt. C'est l'arrêt d'une vie. Techniquement, tout arrêt sous-entend un départ prochain. Je devrai repartir. Mais quand? Est-ce que ma mort durera longtemps?

Une tasse de café!
Avec deux sucres...
De la crème?
Oui, merci...

Ces paroles ont-elles un sens puisque je suis mort. Un mort ne boit pas, ne mange pas, ne dort pas, ne pense pas, ne vit pas. La mort est un arrêt. Arrêt lent et long. Arrêt qui se prolonge, un arrêt qui pourrait me dire le sens de la vie.

L'armée m'a tué. Elle a tué le sens de ma vie, elle a tué la flamme de ma vie.
L'armée est idiote. Elle tue des morts qui vont mourir irrémédiablement.

L'antirévolté ne combat pas. Il meurt en pleine jeunesse. Il meurt par l'armée.

Depuis longtemps j'ai compris que mourir pour la bonne cause était idiot. Qu'est-ce que mourir pour la bonne cause?

La cause de qui?
La cause de quoi?

À cause que...

La cause de qui?
La cause de quoi?

À cause que...

-Mais allons, réponds! reprend le professeur en cravate. Tu ne sais pas? Tu n'as pas étudié? Tu ne mérites rien... Tu n'as pas étudié pour la bonne cause?

-Quelle bonne cause? monsieur le professeur, dit l'enfant.
-La cause de. ..
-Quelle bonne cause?
-La cause de...

Le professeur n'a pas appris sa leçon. Je le lui dis. Il ne me croit pas.

-Vous n'avez pas appris votre leçon.
-Je vais voir le directeur, qu'il dit.

Il va voir le directeur. Le directeur en cravate lui explique la bonne cause. La cause de toutes les causes. La cause de tous les hommes. La cause d'être en vie et de devoir vivre. La cause d'être en vie et de devoir un jour mourir.

La cause de mourir après avoir servi la bonne cause.

Le directeur explique au professeur la bonne cause.

Le directeur seul peut expliquer. Seul, seul il le sait. Il est l'autorité. L'autorité connait tout, entend tout, sait tout. L'autorité est là pour ça. Elle explique et elle a raison parce qu'elle est la bonne cause.

L'antirévolté accepte. Mais il ne défendra pas la bonne cause. Il n'obéit pas.

Mon antirévolté est un homme.

Être homme est réellement difficile. On ne peut être homme seul. Premièrement, il faut conquérir les autres hommes pour être un homme seul. L'homme seul pourrait être le seul homme vraiment homme.

Résumons. Mon antirévolté n'est pas un homme seul. Parce qu'il n'a pas conquis les autres hommes, il n'en a pas le droit.

Mon antirévolté n'est pas un homme seul qui ne défend pas la bonne cause. Il ne défend pas la bonne cause parce qu'il a compris que la bonne cause n'est pas dans la vie.

Comment défendre la mort? Et surtout la mort en blanc? La mort qui n'est pas la vraie mort. Il doit premièrement ne pas être réellement mort, mais il doit être comme mort, c'est-à-dire au-dessus de la vie et de la mort. Il doit être au-dessus de tout ça et contempler. Cela est difficile. Il ne peut se retirer. On l'attend. On l'attache. On le tire. On le veut.

On est égoïste parce qu'on le veut pour soi. On l'oublie parce qu'il est comme les autres. Mais on le vit. C'est son malheur d'être un antirévolté.

L'homme antirévolté aime, travaille. Sa philosophie est de ne pas être. Ne pas être aux autres, par les autres. Mais être à soi pour les autres.

L'antirévolté est un homme simple, bon, aimable, affectueux. Un bon mari, qui ne boit pas, qui ne fume pas, qui ne court pas les bordels, mais qui y est déjà allé.

L'homme antirévolté est un homme tout court. Il est un homme heureux parce qu'il pense être un homme. Il pense aux autres parce qu'ils sont là. Et il essaie de comprendre, de saisir, pour rendre heureux, pour aimer les autres.

L'antirévolté est fait de chair et d'os comme un vrai homme. Il ne pense pas à ses chairs et à ses os. Il est trop homme pour cela.

L'antirévolté est aimable, affectueux et bon. Il aime qu'on l'aime. Il aime être aimé et aimer. Ce qu'il conjugue à tous les temps, à tous les vents.

Il est rieur, régulièrement présent. Il est celui de qui on dit qu'il n'est pas là. Et pourtant, il est régulièrement présent. Cet homme demande peu d'attention, mais beaucoup de soins. Il est un grand homme grand.

Cela ne fait pas sa force. Il refuse la force. Elle lui répugne.

C'est un homme qui a toujours plein d'idées.

Il décidera de la couleur du temps parce que le temps n'a pas d'emprise sur lui.

Il décidera de sa vie parce que la vie n'a pas d'emprise sur lui.

C'est un homme qui sent quelque chose en lui. C'est un homme qui cherche à découvrir ce quelque chose. C'est un homme qui se pose des questions. C'est un homme qui se répète. C'est un homme qui ne comprend pas ce que les autres ont créé. C'est un homme qui va créer pour lui. C'est un homme qui va faire un quelque chose qui lui soit propre et qui va essayer de le dire à tous les autres hommes.

C'est un homme qui cherche ce qu'est lomme.

LOMME

LOMME

LOMME

-------------------------- Auteur : Marcel Belletête --------------------------

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